Aller plus loin

 

Vous vous êtes intéressée à de grands personnages de l’histoire, comme Cléopâtre ou Gandhi. Pourquoi, aujourd’hui, Simone de Beauvoir ? Est-ce la femme qui vous fascine ou l’écrivain ?

 

Depuis toujours, je suis passionnée par la littérature. Donc en priorité par les œuvres.  Mais je sais d’expérience que la vie de l’écrivain nourrit son œuvre puisque je suis moi-même écrivain !  Et souvent de façon très inattendue. Gandhi, par exemple, avant de devenir l’apôtre de la non-violence que nous connaissons, fut un jeune homme très coléreux. La légende cache souvent une vérité cachée ! Et on ne saurait séparer l’écrivain-Beauvoir de la femme-Simone. Même si elles s’opposent souvent.

J’ai découvert Beauvoir à l’âge de 17 ans, et je n’ai jamais cessé de la lire. Elle me fascinait.

 

Toutes les périodes de sa vie vous intéressaient-elles autant ?

 

Il y a quelques années, j’ai été très  intriguée par sa période 1947-1950 : elle écrit et publie Le Deuxième Sexe, œuvre capitale pour la libération des femmes, tout en vivant une passion dévorante avec le grand écrivain américain Nelson Algren. Une extraordinaire dépendance amoureuse, doublée de l’emprise terrible que Sartre exerçait sur elle, alors qu’il ne la touchait plus depuis une douzaine d’années.  J’ai fini par me dire : « Il n’y a peut-être pas de contradiction entre un ouvrage en faveur de la libération des femmes et cette dépendance aux hommes, mais un rapport de cause à effet. Et au fait, qui est ce Nelson Algren ?  Un simple comparse sexuel et un amoureux transi, comme on le prétend en France ?  »

 

 

Comment avez-vous pu répondre à cette question ?

 

Comme vous l’avez compris, je suis une immense curieuse ! Et quand je veux savoir quelque chose, rien ne m’arrête ! En 2011, je me suis donc rendue aux USA pour enquêter afin de reconstituer les grandes heures de cette passion — ses épisodes les plus importants s’étaient déroulés là-bas. Avant mon départ, j’en avais établi la chronologie exacte : de façon surprenante, cela n’avait pas été fait.

 

Vraiment ?

 

Tout à fait. Et ce travail m’a confirmé que la passion de Simone pour Nelson n’avait rien d’une anecdote. Au contraire, elle présentait tous les signes d’une immense passion. Pour commencer, ce fut une rencontre improbable : c’est par hasard que Simone tombe sur Nelson à Chicago. Elle est déjà très connue en Amérique, alors que Nelson est un écrivain obscur et vit au milieu des pauvres, en poète maudit. Il la rencontre dans un hôtel de luxe, la prend pour un agent du FBI, se méfie, puis, subitement, coup de foudre réciproque. Quelques semaines plus tard, Simone revient à Chicago et ils deviennent amants. Eblouissement !

 

Mais leurs amours sont vite contrariées…

 

 

Oui, car Sartre maintient son emprise sur Simone en  jouant de la jalousie qu’elle éprouve pour sa propre maîtresse, la belle Dolorès. Et il y eut aussi dans l’ombre un terrible complot de femmes contre les deux amants. Le secret de ce roman vrai, qui ne se révéla que des années plus tard à Nelson, pour son plus grand malheur…

 

Il y eut enfin les pièges de la gloire…

 

Ce fut en effet crucial. En 1949, Nelson publie « L 'Homme au bras d'or », roman qui lui vaut un immense succès. Et Simone, parallèlement, avec Le Deuxième Sexe, devient le fer de lance du féminisme. Nelson la veut pour lui seul. Mais elle a le monde à ses pieds.

 

L’amour impossible !

 

Exactement. Les amants se déchirent, finissent par rompre, et cependant se hanteront jusqu'à la mort. Simone,par exemple, emportera dans la tombe l’anneau que Nelson lui avait donné au matin de leur première nuit d’amour, le 10 mai 1947…Donc Nelson n’est pas une liaison de passage, mais un amour fou ; et Nelson fut lui-même fou de Simone. Avec un Sartre qui joue dans l’ombre un rôle très sombre. Autant d’épisodes qui expliquent pourquoi Simone, dans Le Deuxième Sexe , s’est rebellée contre la domination masculine…

 

 Pourquoi avoir choisi de relater cette fabuleuse histoire sous forme de roman ?

 

Si le genre du roman s’est imposé à moi, c’est que je disposais d’une grande masse de documents sur Simone, mais peu sur Nelson : les lettres que celui-ci adressa à Simone ne sont pas communicables.  Cependant mon travail préalable fut exactement celui d’un biographe. Avant d’écrire, j’ai réuni le maximum de pièces du puzzle en désordre de l’histoire de Simone et Nelson. Stylo en main, j’ai patiemment relu, tel un magistrat instructeur, les lettres de Simone, les interviews des deux amants, leurs articles, romans. Ou recensé des témoignages déjà recueillis. Puis je suis partie aux USA explorer les décors de cette passion, notamment à Chicago et dans l’Indiana. Nombre de lieux sont encore intacts, je voulais m’en imprégner. Je me suis aussi déplacée à Columbus, en Ohio, pour explorer les archives de Nelson: je savais qu’on y conservait un carnet intime écrit à quatre mains par les amants leur long voyage de1948 en Louisiane et Amérique centrale. Un vrai trésor ! Je l’ai patiemment étudié, comme les photos de Nelson qui sont aussi pieusement conservées là-bas et qui éclairent sa vie, avant, pendant et après Simone.

J’ai pu aussi consulter là-bas les manuscrits des lettres de Simone, débusquer des passages jamais édités. Quelques jours plus tard, dans les dunes du lac Michigan, j’ai retrouvé le décor où Nelson et Simone se déchirèrent pendant l’été 50, avant leur rupture. Il était miraculeusement préservé, tout était là, j’en ai eu la chair de poule !

 

Restait-il aux USA des témoins de cette passion ?

 

Oui, un seul. Et pas n’importe qui : le grand photojournaliste Art Shay, 90 ans. Il a longtemps gravaillé pour les plus grands magazines américains, Time, Life, et il a bien connu Simone en 1950, et il, vraisemblablement à sa demande, il l’a photographiée nue. Il a aussi fixé sur la pellicule le misérable deux-pièces où vivait Nelson, son quartier, les bars, les gens qu’il fréquentait, et même son chat adoré ! Grâce à ces photos, j’ai réuni un nouveau trésor de documentation. Et j’ai appris qu’Art Shay avait fait, non pas un portrait de Simone nue, comme on le croyait, mais près d’une dizaine ; et  Simone, manifestement, avait posé. Elle était donc infiniment plus libre qu’on ne le pensait car ces photos n’étaient pas, comme on l’a cru longtemps, de photos volées, mais organisées par la principale intéressée ! Ca change tout !

 

Ensuite, quelle a été la nature de votre travail ? En d’autres termes, qu’avez-vous fait de cette énorme masse documentaire ? Dont les éléments, il faut bien le dire, étaient très disparates…

 

 

Tel un magistrat instructeur, j’ai confronté les unes aux autres toutes les pièces de mon dossier. Nombre de fragments du puzzle manquaient toujours du côté de Nelson. Je ne voulais pas tromper les lecteurs, j’ai alors décidé d’écrire un roman. En mettant en scène les situations au plus près de la vraisemblance humaine, et en m’y prenant de telle façon que le lecteur sache à tout moment ce qui est avéré, et ce qui procède de la reconstitution imaginative.

 

Vous croyez donc, en la matière, à la force de l’imagination ?

 

Mais l’imagination peut être très rigoureuse, vous savez ! Et en tant que femme, quand j’ai mis en scène Nelson, me mettre à la place d’un homme amoureux fut un extraordinaire défi! Cela dit, je disposais d’un atout : aux archives de Columbus, j’avais touché les lettres originales de Simone, les manuscrits et les photos de Nelson, jusqu’à un fabuleux collage sur fond rouge qui dormait dans les réserves des archives : des années après leur rupture, Nelson l’avait réalisé, tel un autel d’adoration à Simone…Des moments pareils ressemblent à ceux où vous explorez les placards d’une personne chère qui vient de mourir, vous basculez dans l’humain, votre savoir cesse d’être abstrait. Avec ces archives, j’ai eu la sensation de toucher le grain même de l’amour. Cette émotion ne m’a jamais quittée et m’a beaucoup soutenue lors de l’écriture. C’est elle qu’en priorité, j’ai voulu faire partager au lecteur.

 

Simone et Nelson ont beaucoup écrit, et de façon contradictoire, sur leur relation. Comment avez-vous procédé pour rétablir une vérité ?

 

Ma propre expérience  de la vie m’a guidée. Simone de Beauvoir est un monstre sacré, une icône de la libération des femmes dans le monde entier, mais c’est aussi une femme. Et en tant que telle, elle a des réactions que toutes les femmes connaissent— elle les a d’ailleurs décrites dans Le Deuxième Sexe «  L’amoureuse », par exemple, est un portrait qui lui a été inspiré par sa propre passion pour Nelson. Et la description de la femme qui veut à tout prix «  se caser » évoque sa rivale Dolorès qui voulait alors mettre le grappin sur Sartre.

 

Et pour Nelson ? Plus compliqué, sans doute, de se mettre dans la peau d’un homme ?

 

 

Toujours mon vécu, ma propre expérience ! Les icônes traversent les mêmes épreuves que tout un chacun. Grâce à ce que j’ai pu observer des hommes autour de moi, j’ai vu assez vite clair dans ce magnifique écrivain à la fois séducteur, tendre, foutraque, souvent romantique, parfois brut de fonte, tantôt fou de bonheur, tantôt au comble du désespoir. Et comme je suis assez bonne lectrice, j’ai vite décelé qu’il s’est inspiré de Simone dans des poèmes ou pour certains personnages de ses romans. Mais Nelson était très pudique. Contrairement à Simone, il a énormément transfiguré les épisodes de ses amours avec elle, voire crypté ses textes. Il faut avoir étudié sa biographie de façon très précise pour déceler qu’il parle d’épisodes réels.

 

Par exemple ?

 

A force de lectures et d’investigations, j’ai ainsi découvert dans un de ses romans – inachevé et longtemps inédit — des éléments sur la scène où il a offert son anneau à Simone après leur première nuit d’amour. Dès lors, j’ai pu la mettre en scène. J’y ai aussi découvert que le mot «  Maintenant » était le mot-fétiche qui ouvrait les séquences sensuelles des deux amants ; et que Nelson, dans l’intimité, appelait Simone «  Petite » ( «  Baby »).

 

Baby, vraiment ?

 

Mais oui !  Qui aurait imaginé qu’un homme s’adressait à Simone de Beauvoir en lui disant «  Baby » ? J’ ai aussi perçu dans ses textes sa dépendance à Simone, émotionnelle autant que sexuelle : ils ressemblaient donc à Tristan et Iseut après avoir bu le philtre d’amour : deux amants aussi dépendants l’un de l’autre ! Ils parlent d’ailleurs de leur première nuit en employant le même mot :« miracle ». Ou, quand ils sont au désespoir,  de «  piège ». Des amants de légende, vraiment !

 

Quelle fut votre plus belle découverte ?

 

 

Dans les archives de Nelson à Columbus, l’étrange journal de voyage à quatre mains que tinrent les deux amants durant ce qui devait être leur lune de miel. Chacun devait donner en une demi-page sa version de la journée. Au début tout va très bien, Nelson  fait la tambouille à Simone, «  nourrit la bestiole », comme il dit, lui fait lire son livre, l’emmène chez les prototypes de ses héros, des drogués — il fut le premier écrivain américain à les faire entrer en littérature.

Puis on  suit les amants sur un bateau à aubes qui descend le Mississipi, et ensuite à La Nouvelle-Orléans , au Guatemala et au Mexique. Plus les jours passent, plus le carnet se fait la chronique d’un désastre annoncé : Sartre, jaloux, écrit à Simone à chaque étape. Pourtant Sartre était lui-même fou de sa maîtresse Dolorès et ne touchait plus Simone depuis des années…

Du coup, Simone écrit de moins en moins sur le carnet et les amants n’en finissent plus de s’affronter ou de bouder. Nelson prend Simone à partie sur le carnet: «  Aujourd’hui vous avez été épouvantable » «  Vous avez été atroce toute la journée.. » Simone fuit, se réfugie dans des commentaires sur… des restaurants. Mais Nelson ne cesse de la provoquer. Un jour, il lui renvoie un jour en pleine face ce portrait d’elle : «  Nous avons joué au poker. Pour quelqu’un qui ne connaît rien au jeu, vous avez très bien joué. Et démontré toutes les faiblesses de votre personnalité : entêtement, irréflexion, impulsivité, surestimation de vos capacités et naïveté. » Toutes ces notations prises sur le vif démontrent que, contrairement à ce que Simone prétendit par la suite, cette lune de miel se transforma en lune de fiel. Tout le monde avait gobé la version « rose » qu’elle avait donnée. Seulement comment la contredire ? Elle était si intimidante !

 

 

 On a l’impression, en vous lisant, que Simone de Beauvoir choisit moins de vivre une liaison avec Nelson Algren que de se venger de Jean-Paul Sartre. N’est-ce pas étonnant de la part de cette femme qui deviendra l’icône du féminisme ?

 

Au début, c’est vrai, Simone veut se venger. Le 10 mai 1947, quand elle prend l’avion pour Chicago, c’est par dépit qu’elle va se jeter dans les bras de Nelson. On peut la comprendre : Sartre, une fois de plus, lui a intimé l’ordre de ne pas rentrer en France mais de rester aux USA : il veut prolonger bien tranquillement ses roucoulades avec Dolorès à Paris. Quel macho !

Mais nuançons: quelques semaines plus tôt, fin février , quand Simone a rencontré Nelson à Chicago les quelques heures qu’elle a passées avec lui l’ont puissamment troublée. Et elle a senti qu’il en était de même pour lui. A son insu, la force de son  désir pour le beau Nelson a commencé à saper l’emprise de Sartre, et l’inhibition sexuelle et sentimentale où cette emprise la maintenait. Même si elle n’en était pas consciente, elle voulait, comme n’importe quelle femme, un homme bien à elle, et qui l’aime vraiment.

 

Comment pouvez-vous l’affirmer ?

 

La preuve : juste avant de prendre l’avion pour aller le rejoindre et tomber dans ses bras, elle achète un manteau d’un blanc immaculé, comme une mariée ! Et ses fantasmes, ce matin-là – elle les a elle-même relatés ! — sont ceux d’une vierge des années 1900 quand elle imaginait sa nuit de noces…Et voilà qu’au matin de leur première nuit, et le premier orgasme de Simone, Nelson, de façon inespérée,  répond à ses rêves de jeune fille — lui aussi sans le savoir : il lui passe un anneau au doigt! Il y a de quoi être chamboulée pour toute une vie !

 

Comment expliquez-vous ces incohérences ?

 

Ce n’en sont pas ! En réalité, deux femmes s’affrontaient en Beauvoir. Comme on dit maintenant, elle était «  clivée ». D’une part, le Castor, comme la surnommaient Sartre et leur bande d’amis:  la grande intellectuelle impériale au «  cerveau d’homme » , comme disait son père, qui fait tout son possible pour suivre la voie de Sartre : traités philosophiques, mépris des critères bourgeois, liberté sexuelle, etc. Et de l’autre côté, Simone, la petite fille en manque de stabilité émotionnelle et en déficit permanent d’amour qui avait tant souffert du déclassement social de ses  bourgeois de parents. Au sortir de l’adolescence, son père lui avait lancé qu’elle ne pourrait jamais se marier  parce qu’elle était laide et qu’elle n’avait pas de dot. Or dans sa classe sociale, le mariage était le seul destin possible ! Quelle humiliation ! Et quel barrage dressé devant son avenir!

 

Mais « Le Deuxième Sexe », cette Bible de la libération des femmes ? Il y avait donc Beauvoir-Dr Jekyll, d’un côté, qui se battait contre l’oppression des femmes, et Simone, de l’autre, sorte de Mrs Hyde, son contraire, complètement dépendante de Nelson, au point de dire qu’elle est prête à passer la serpillière pour lui…voire de Sartre, puisqu’il suffit qu’il lui dise de rentrer d’Amérique pour qu’elle lui obéisse…

 

            De façon générale, dans la vie, on ne parle bien que de ce qu’on connaît. Avec cet écartèlement entre Sartre et Nelson — Sartre représentant le métier, la carrière, puisqu’il ne touchait plus Simone depuis une douzaine d’années, et Nelson représentant la passion — Simone a vécu la dépendance aux hommes dans ce qu’elle a de plus extrême, et elle a dû s’inventer un système pour y voir clair et tenter de s’en sortir. La première, car elle ne disposait d’aucun modèle.  « Le Deuxième Sexe » est le fruit de cet affrontement, de cette déchirure entre de vieux fantasmes de la femme «  traditionnelle » ,et sa volonté de s’en libérer. Nelson, qui était un homme généreux et attentif, le sentit, et l’aida à écrire ce texte fondamental.

 

De quelle façon ?

 

 

Pour commencer, il la précipita dans la vie, loin des discours théoriques et idéologiques de Saint-Germain des Prés. Il lui fit découvrir la violence des bas-fonds dès les premières heures de leur rencontre, et, de façon plus intimes les enjeux d’une grande rencontre sexuelle. Puis, quand Simone lui confia qu’elle voulait écrire sur l’oppression des femmes, il lui conseilla d’appliquer à la condition des femmes la même méthode d’analyse que les écrivains qui avaient dénoncé l’oppression des Noirs. Son bel et talentueux amant lui révéla enfin le vrai visage de la prostitution, un milieu qu’il connaissait bien : il avait milité pour qu’on aide les prostituées, tout particulièrement sur le plan sanitaire.  Simone n’oublia jamais la leçon. Bien longtemps après leur rupture, dans les années 70, elle prit à son tour la défense des prostituées.

 

Peut-on aussi dire que c’est lui qui l’encouragea à parler de la sexualité de façon aussi frontale ?

 

 

Absolument :  comme beaucoup d’Américains de gauche à l’époque, Nelson était très frontal en matière de sexualité. Non seulement il la pratiquait de façon très libre et très épanouie, mais il n’hésitait pas à en parler. Et il s’y connaissait fort bien ! Autant qu’à faire l’amour, les deux amants passèrent donc des jours et des jours à échanger expériences et idées ! Donc même si c’est Sartre qui donna à Simone l’idée première du « Deuxième Sexe » — «  Demandez-vous ce que c’est « être une femme » —  son célèbre livre doit beaucoup à Nelson. Cet ouvrage magistral fut aussi une façon secrète de mettre en mots son histoire avec lui. Mais évidemment, ce fut l’austère philosophe Castor qui tint la plume ! Pas l’émotive Simone…

 

 Simone a trente-neuf ans quand elle rencontre Nelson, elle est belle, admirée. Pourquoi cette obsession de la vieillesse qui approche, cette envie d’« un dernier homme » ?

 

Très tôt dans sa vie, Simone fut obsédée par le vieillissement et la mort. A moins de trente ans, elle se désolait de vieillir. Mais n’oublions pas qu’à l’époque de ses amours avec Nelson — 1947-1950 — une femme, à 40 ans, était considérée comme finie. Elle s’habillait de gris ou de violet, faisait d’austères chignons et devait s’abstenir de tout signe de coquetterie. De toute façon, les femmes ne prenaient pas soin d’elles comme en 2012 ; elles se teignaient moins communément les cheveux, et perdaient tôt leurs dents.  Il y avait infiniment moins de cosmétiques que maintenant, la chirurgie esthétique était exceptionnelle. Leurs maternités fréquentes les déformaient de façon irréparable et la ménopause était vécue comme la fin de tout. Simone, cependant, avait une fabuleuse nature. Tous reconnaissaient, ébahis, qu’elle faisait très jeune. Elle adorait marcher, faire du vélo, du ski. Elle avait des yeux d’un bleu superbe, un teint rose parfait, et… un tempérament de feu. Quelle est la femme qui, dans ces conditions, va se borner à une vie de nonne? Elle s’est dit qu’à 40 ans, elle pouvait encore vivre, et elle avait mille fois raison ! C’est aussi à ce mépris des terribles préjugés de son époque qu’on mesure à quel point elle était une femme libre.

 

Nelson était aussi un homme romantique en diable

 

Oui, il faut le souligner avec force…Il lui offre des fleurs par surprise, lui adresse des poèmes, va jusqu’à faire enregistrer sa voix dans un studio de Chicago, sur microsillon, ce qui dut lui coûter une fortune en 1948, tout simplement parce que Simone lui a écrit que sa voix lui manque…

 

 

Plus l’humour !

 

Absolument …Souvent dévastateur. Il raille souvent Simone, et cela la déstabilise car à Saint-Germain des Prés, elle faisait souvent peur à tout le monde et fort peu de gens s’y risquaient. Mais il pratiquait aussi l’auto-dérision. Ainsi, après leur rupture, il nargau le FBI en s’inscrivant sur l’annuaire du téléphone de Chicago sous le nom de «  SIMON DE BEAUVOIR »…

 

 

Par la suite, Simone de Beauvoir évoqua ce moment prodigieux de sa vie, le plus pur, le plus beau sans doute, comme « une histoire d’amour pas très importante ». Voulait-elle dire que sa passion physique pour Nelson n’avait pu se transformer, du fait de leurs séparations constantes, en authentique amour ?

 

Je ne crois pas. C’est Nelson qui, après leur rupture, parla le premier d’une «  liaison banale » — par vengeance, après le portrait peu flatteur , et parfois mensonger, que Simone avait donné de lui dans son roman «  Les Mandarins » . Ca a terriblement vexé Simone mais elle a été assez habile pour reprendre cette version : pas de meilleure façon de désamorcer ses attaques ! Surtout dans les années 70, quand  il était très en vogue de dire : «  Je fais l’amour comme je bois un verre d’eau ». Mais si ç’avait été vrai, pourquoi gardait-elle les lettres de Nelson dans sa table de chevet, alors que celles de Sartre étaient entreposées dans sa cave ? Et pourquoi avoir demandé à emporter son anneau dans la tombe ?

 

Et Nelson ?

 

 

Même réponse : pourquoi Nelson, malgré ses attaques contre Simone est-il mort d’une crise cardiaque après une violente colère contre Simone à la veille exactement du 34ème anniversaire de leur légendaire nuit d’amour ? Les deux amants continuaient à s’aimer, même s’ils ne se voyaient plus et disaient beaucoup de mal l’un sur l’autre…

 

Comment l’expliquez-vous ?

 

Entre eux, ce fut une de ces collisions qui viennent parfois fracasser le cours de la vie, et dont on ne se remet jamais vraiment. A cause de la violence du choc. Mais aussi parce que le côté cataclysmique de ces passions bloque le développement de ce qui permet à l’amour de durer : la construction patiente de la relation, la tendresse , les concessions réciproques. Ces deux «  rock-stars » avant l’heure qu’étaient Simone et Nelson en étaient parfaitement incapables : deux immenses écrivains, et comme tels, narcissiques, égomaniaques, torturés, aventureux, obsédés par leur œuvre et les terres nouvelles de la pensée et de l’art  qu’ils voulaient explorer, chacun à leur façon ! Enfin ils étaient tous les deux chevillés à leur univers d’origine. Pour Simone, le centre du monde, c’était Saint-Germain des Prés. Et pour Nelson, l’Amérique et Chicago. Pas moyen que ça marche !

 

Cette histoire a-t-elle eu une influence sur l’œuvre future des deux protagonistes ?

 

Oui. Et elle  est magnifique. Grâce à l’incandescence de leur passion, ils ont produit le meilleur de leur œuvre. Et au même moment, :1949, quand  Nelson  publie son  extraordinaire roman sur les exclus et les drogués, «  L’homme au bras d’or » et Simone, «  Le Deuxième sexe ».  Simone avait donné à Nelson la force de se concentrer et de mener son roman à bonne fin . Avant elle, il ne cessait de réécrire ses textes, il avait aussi tendance à se disperser, un vrai cauchemar pour son éditeur. Simone, elle, gagna aussi en confiance en elle. Pendant leurs séparations, soutenue par l’amour si généreux de Nelson, et exaltée, comme lui, par la formidable énergie qu’ils s’étaient communiqué quand ils se voyaient, elle écrivit les  800 pages du «  Deuxième Sexe » en moins d’un an, tellement elle était pressée de le retrouver. Sidérant, quand on songe au niveau philosophique de ce texte !

 

Et après leur rupture ?

 

 

Cette inspiration réciproque a survécu pendant quelques années. Un quart du roman de Simone, Les Mandarins, est consacré à sa passion pour Nelson ; à mon sens, c’est la meilleure partie de ce livre paru en 1954. Quant à Nelson, Simone, qui  lui avait déjà inspiré le personnage de Molly dans «  L’homme au bras d’or » , il fit son portrait dans la Terasina dans «  La Rue chaude » en 1956 — un roman-culte aux USA, qui préfigure Kerouac. Simone apparaît aussi dans son roman inachevé «  Le Piège » sous le nom de «  Baby ». Mais Nelson s’y prit toujours de façon très transposée, il détestait ce qu’il appelait l’ «  exhibitionnisme romanesque » de Simone. Il finit par être furieux qu’elle le présente dans ses textes comme un type impossible dont elle avait été la victime, et rompit définitivement. Ce qui ne l’empêcha pas, comme elle, de l’aimer jusqu’au bout !